December 2, 2013

Bande-son de la Jungle urbaine (l’Affiche, février 1995)

Un article sur la scène Jungle – l’un des premiers en France – paru dans le magazine l’Affiche de février 1995, par Stéphanie Binet.

Jungle by Jay One / BBC

 

Parce que j’aime bien mettre mes archives intéressantes à disposition, voici un article paru dans l’excellent (à l’époque du moins) magazine l’Affiche en février 1995, par la non-moins excellente Stéphanie Binet. C’est l’époque où les journaux musicaux avaient une importance capitale car c’était la seule façon d’être tenu au courant de l’actu. Les 5 premières années de ma collection de disques s’est principalement constituée sur la base de chroniques de disques lues dans la presse musicale, il fallait avoir confiance! Des fois ça marchait, des fois moins… Concernant cet article, c’est probablement le premier à s’être réellement intéressé au phénomène Jungle. Pour ma part et autant que je m’en souvienne je n’avais jamais entendu parler de ce son avant cet article, mais je me rappelle que ça m’avait vraiment interpellé rien qu’à la lecture, sans le son. Il a fallu attendre que le même magazine offre une cassette 2 titres de Raggasonic pour la promo de leur premier album la même année, avec 2 remixes de Manu & Lexi aka Xpensive, pour que je découvre le breakbeat Jungle et tombe complètement dedans peu de temps après.
Basta ma vie, v’là l’article.

La Jungle Music est jouée et produite par des DJs, comme toutes les musiques issues des milieux urbains de ces quinze dernières années. Des DJs qui ne se fixent ni limites techniques ni barrières musicales. En quatre ans, ces DJs ont aussi appris à devenir les propres maîtres de leur musique. Ils contrôlent tout : de la création à la commercialisation de leurs disques.

Suggestion : à lire en écoutant cette petite sélection Old School de mon cru.

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La Jungle est incontestablement issue des raves de la fin des années 80 en Angleterre. Son principal ingrédient, le Breakbeat (un beat de Rap accéléré), est d’ailleurs un des ingrédients de la Techno. Mais les acteurs de la scène jungle ne sont pas tous issus des raves. Ceux qui ont travaillé ce Breakbeat viennent autant des sound-systems et du Hip Hop que de la House (voir portraits – check le pdf à télécharger à la fin de l’article).
« Au début, c’était très minimaliste, de la pure Drum & Bass, et ça a progressé à partir de là, le Ragga a commencé à faire quelques intrusions ainsi que des sons angoissants et sombres », raconte Rob Playford. A cette époque la Jungle ne s’appelait pas encore Jungle mais Breakbeat, ou Hardcore. « Il y a un an, le Ragga est revenu en force. » La Jungle fédère tous les mouvements et tous les publics, des jeunes des ghettos jamaïcains aux “middle class” blanches. « La Jungle est une musique très intelligente. Que ce soit le public du Raggamuffin, de la House, ou du Hip Hop, ils sont tous persuadés que c’est leur mouvement respectif qui a enfanté la jungle. Alors que ce n’est ni l’un ni l’autre », constate Eastman de la radio pirate Kool FM (voir encadré).

No black thing, no white thing, UK thing

Le terme “Jungle” n’est pas apparu tout de suite. Les DJs inventeurs et acteurs de ce mouvement ne reconnaissent même pas l’appellation : « C’est le public et vous, les médias, qui l’avez appelé comme ça », râle Ray Keith, Seul Smurf de Kool FM semble avoir une explication : « Je crois que si le public a appelé le Breakbeat “Jungle Music”, c’est tout simplement parce qu’une jungle dans la nature est composée d’une multitude d’éléments, ce qui est parfait pour désigner la diversité des sons de ce que nous appelions UK Breakbeat ou Hardcore mais aussi pour décrire le melting-pot du public. » Jumping Jack Frost, un des fondateurs de la Jungle, habite à Brixton, quartier de Londres connu pour son importante communauté jamaïcaine dont il est lui même issu : « Il y a quelques temps, je suis allé jouer à Miami. Là bas, il y a de vastes ensembles d’habitations où ne vivent que des Blancs ou que des Noirs. Ça ne marche pas comme ça en Europe. Moi, ici à Brixton, mon voisin de palier est pakistanais. Mon pote du rez-de-chaussée est Blanc. La Jungle n’est ni blanche, ni noire, elle est avant tout Britannique. Avant, nous nous tournions vers Detroit pour la House, vers la Belgique pour la Techno, vers New York pour le Rap, et vers la Jamaïque pour le Reggae. La Jungle a été inventée par nous, les DJs de Londres. C’est la seule musique véritablement britannique. »

No drugs, no bad boys, no bad attitudes

Samedi, les radios pirates font leurs annonces pour les parties “jungle” de la soirée. Le DJ termine sa liste en prévenant : « Aucune drogue, aucune racaille, aucun comportement négatif ne seront tolérés. » « Tous les gens qui sont en bas de l’échelle sociale écoutent de la Jungle. Elle est la musique des banlieues pauvres (“inner city ghetto music », explique Goldie, « et nous sommes conscients qu’il y a de la drogue et de la violence dans ces quartiers. Ce n’est pas nous qui l’avons inventé, c’est comme ça, alors on préfère prévenir. Vous faites ce que vous voulez dehors mais une fois que vous avez franchi l’entrée, respect. Quant à ceux qui s’amusent à imiter l’attitude charismatique des gangsters, qu’ils essaient de survivre downtown Miami. Après, je te garantis qu’ils feront moins les malins. »
Les promoteurs de “Jungle Fever” disent n’avoir jamais eu d’incidents lors de leurs soirées qui rassemblent plusieurs milliers de personnes : « Il y plus de bagarres dans les pubs en une soirée que dans toutes les raves jungle qui ont eu lieu depuis trois ans. » MC Flux, un Jamaïcain originaire de Bristol, renchérit : « Mon DJ Andy C est blanc, et il va jouer tous les vendredis soirs au Wax d’Hackney dont le public est noir à 95 %. Mais ce n’est pas parce qu’il y a plus de Noirs que c’est plus dangereux pour lui. Dites vous bien qu’il n’y a pas une once de racisme dans la Jungle. »

Levy General Boycott

General Levy a gagné ses galons dans le Ragga-muffin et a fait un carton dans la Jungle avec “Incredible”. Mais il a eu le malheur de s’autoproclamer “roi de la Jungle”. La réponse des Top DJs — appelés aussi Original Junglists outre-Manche — ne s’est pas fait attendre, et a été implacable. Ils ont tous systématiquement refusé de paraître sur les compilations qui voulaient que Levy soit au programme. Résultat : “Incredible” ne figure que sur une seule compilation d’importance, “Jungle Hits – 100 % Jungle”. « Ce boycott n’est pas nécessairement dirigé contre la personne de General. Nous avons surtout cherché à protéger notre mouvement », explique Rap. « Nous ne pouvons pas laisser les gens dire n’importe quoi et nuire à l’image de notre scène qui est la plus solidaire que j’ai rencontré. Tout les DJs se connaissent et s’entraident, et jamais ils ne s’amuseraient à dire du mal les uns ou des autres. »
Pourtant, si la Jungle n’a pas de roi, elle a un Prince : Goldie, encensé et soutenu par tous. Quand on voit son clip, sous intitulé “Goldie Presents Metalheads”, on comprend pourquoi. Sur un air soul, sa chanteuse, Diane Charlemagne, susurre “Come to me, inner city pressure”. Suivant la vitesse d’un Breakbeat entêtant, la caméra fait un travelling sur la tour d’une cité. Elle s’arrête sur l’image de deux kids qui dessinent au milieu de factures d’électricité, puis sur celle d’une femme trop belle qui fait sa vaisselle. La caméra plonge vers une cave, remonte à la surface où des jeunes basketteurs jouent au milieu des dealers. « La Jungle est l’expression du Blues urbain des banlieues du Royaume-Uni. La vie des années 90 dans ce pays est atrocement triste. Nous en avons marre de la pop culture. »
Invité sur un plateau de télé à jouer en live, Goldie, aux claviers, s’entoure de violonistes, d’un batteur pour restituer les breakbeats, d’un bassiste, de sa chanteuse, et de Rob Playford (son co-producteur) au sampler. « Dans la Jungle, il n’y a pas de règles. On peut faire appel aux ordinateurs, aux MCs comme aux musiciens. Tout est possible. L’instrument de base, c’est le cerveau. »

My Jungle is rich

La plupart des DJs de la Jungle ont de belles voitures. C’est que, payés entre 200 et 1000 livres pour une prestation dans une rave, et à raison de plusieurs par soirée, ils gagnent plutôt bien leur vie. Sans compter qu’ils ont presque tous leur propre maison de disques et que tous les bénéfices des ventes de vinyles vont directement dans leurs poches. Rap gère sa propre maison de disques, Proper Talent. Elle en est à la fois l’artiste, la directrice artistique, le manager et l’attachée de presse. « En fait, c’est simple de faire tourner un label. Je suis abonnée à une société qui distribue mes disques. J’ai juste à décider des singles qui vont sortir. Et comme je suis DJ, je les programme dans les raves et sur les radios. Comme il n’y a pas d’intermédiaire, c’est tout bénèf’ pour moi », explique Rap. Les DJs se cachent derrière autant de noms d’emprunt : « Nous préférons l’anonymat parce que nous voulons que notre musique soit appréciée pour sa qualité et non pour notre notoriété », justifie Frost, alias Leviticus. Tout comme Goldie et Omni Trio (signé en France chez Crammed Discs, le label qui avait proposé “Jungle Vibes”, première compilation jungle en France), Rap travaille sur son album alors que les DJs ne sortent que des singles. « Le problème avec le single, c’est qu’on est sous pression. Il faut que ça vende, que ce soit Ragga, rapide… Alors qu’avec un album, nous pouvons vraiment nous exprimer. » Rap, le nez collé sur son écran d’ordinateur, va aussi chanter et jouer du synthé sur son album qu’elle compte mettre un an à finir. La Jungle rentre dans une ère nouvelle selon Rob Playford : « Le Ragga-Jungle a été surexploité et surmédiatisé. Nous allons maintenant vers des choses plus musicales, plus jazzy, plus soul. La Jungle utilise tellement de styles, c’est difficile d’en donner une vue globale. »

Radios pirates

Kool FM sévit à Londres sur le 94.5 depuis trois ans. Cette radio pirate a eu le parti pris, dès le début, de ne passer que de la jungle sur son antenne. Ces radios, qui montent des studios improvisés dans des jardins et même dans des vans sont pour beaucoup dans la médiatisation de cette musique. « C’est le seul moyen pour beaucoup de gens d’écouter du Breakbeat. Bien des radios pirates sont d’ailleurs nées avec la Jungle », racontent Eastman et Smurf, les deux fondateurs de Kool FM, qui sont le portrait craché de Laurel et Hardy. Illégale et clandestine, la radio vit toujours sous la menace de la police. La veille de son anniversaire, que Kool fêtait avec 5 000 personnes dans un club du centre de Londres, les forces de l’ordre avaient confisqué son émetteur. L’après-midi qui suivit son absence sur les ondes, la radio pirate réapparaissait sur la bande FM : « Nous avons plusieurs émetteurs en réserve et nous avons répertorié tous les points en altitude à Londres. En cas d’intervention des autorités, nous pouvons toujours reprendre l’antenne. Le tout est de rester professionnel et de ne pas brouiller les voisins. »

Black Market, la Jungle à la criée

Le Black Market est un peu l’épicentre jungle à Londres. Ce magasin spécialisé dans la musique noire et dans la house consacre son sous-sol entier à la Jungle. Tout un symbole. Nicky et Ray Keith, les deux DJs, vendent presque leurs disques à la criée, comme les pêcheurs à leur retour de mer. Ces deux férus de Breakbeat ont investi les lieux, il y a deux ans. Le week-end, ils voient défiler des centaines de personnes : « Le vendredi et le samedi, on ne peut pratiquement pas circuler. Ce sont surtout des gens qui viennent de l’extérieur de Londres. La semaine, ce sont plutôt les DJs qui forment le gros de nos clients », explique Ray Keith, la tête de lard aux bagouses “old school”. Accoudée au comptoir, une demi-douzaine de personnes écoute, presque religieusement, les disques que mixe Ray Keith. L’un d’entre eux fait un signe de la main et désigne une des deux platines. Le DJ se retourne et pioche dans une des cinquantes piles de disques accrochées au mur. Puis il lui tend une copie et hoche la tête d’un air approbateur. « C’est une “promo”, un dubplate qui n’est pas encore commercialisé », explique DJ Deck Jammer, l’acquéreur. « Généralement, ils sont en promotion deux à six mois avant leur sortie dans le commerce. Il les teste sur les DJs. Moi, je viens ici toutes les semaines. Il y a des semaines où je dépense jusqu’à 1 500 francs. Parfois, il n’y a vraiment rien de bon, alors, je n’achète rien. Les disques sont vendus 5 livres (40 francs) l’unité. »

Jungle inna Paris

Pour l’instant, seul la capitale a été touché par la vague déferlante venant d’Angleterre. A Paris, les Junglists ont pour nom DJ Manu, Daddy Morry et Big Red (de Raggasonic), Gilb-R et Loïk (de Radio Nova) mais aussi Junglist Posse et son MC Otis. Des clubs comme le Pigalls, le Cadran, l’Erotika, le Privilège et le Rex Club s’essayent à la Jungle. Souvent, la mayonnaise hip hop-jungle ne prend pas mais quand le Breakbeat fonctionne à 100 % (comme au Pigalls avec Manu, ou au Rex avec le Junglist Posse), ça ne s’arrête plus de danser. Gilb-R, qui a remixé “Jungle Vibes”, s’est essayé au sud de la France, avec succès, paraît-il. 16 compilations sont, pour l’instant, en vente chez les distributeurs comme la FNAC, dont “Renegade Selector 2.2” (publié chez CrammedDiscs). Bientôt, sortira l’album d’Omni Trio. A partir de février, les Anglais devraient débarquer en France. UK Apachi et Shy FX, qui avaient eu les honneurs de l’émission “24 Heures” sur Canal Plus, seront parmi les premiers.
Contact Junglist Posse : (1) 46 36 49 51

Stéphanie Binet

CHECK CHECK LE PDF A DOWNLOADER avec plein de vieilles photos et un peu plus de blah blah

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